Roland Bonnin
Esther Bol, dramaturge de l’urgence :
Lutter contre la propagande du Kremlin par l’écriture et l’exil
L’invasion de l’Ukraine a mis les artistes russes dans une situation morale difficile : rester neutre, au risque de se rendre complice ou s’opposer directement, au risque de représailles sévères du pouvoir. Ce dilemme peut avoir des conséquences sur leurs œuvres et sur l’évolution de l’art.
Esther Bol (précédemment Assia Volochina), poussée par la guerre à une rupture identitaire et formelle, en est un exemple marquant. L’analyse de son œuvre retrace son parcours avant la guerre, sa place dans le contexte artistique russe, puis examine sa réaction à l’invasion à travers sa pièce Crime#AlwaysArmUkraine, en décortiquant les différents éléments de sa métamorphose littéraire avant de la mettre en perspective avec Anéantis de Sarah Kane. Ce processus pousse Esther Bol à se rapprocher de la tragédie via une « prose d’écran » numérique, puis à réaffirmer le devoir d’engagement des artistes face aux crises contemporaines en adoptant une position littéraire de résistance active à l’horreur.
Olivier Ferrando
Les artistes russes en Asie centrale
Entre résidence temporaire et ancrage local
Depuis le déclenchement de la guerre de haute intensité de la Russie contre l’Ukraine en 2022, le Kazakhstan et le Kirghizstan sont devenus des terres d’accueil pour les artistes russes. Cette recherche ethnographique explore la manière dont l’expérience migratoire redéfinit leurs pratiques artistiques à travers deux modèles. Le premier est celui de la résidence temporaire, dans lequel les artistes considèrent leur séjour comme une étape transitoire au cours de laquelle ils réalisent des spectacles conçus en Russie. Leur travail, souvent « hors sol », privilégie la langue russe et des sujets universels ou métaphoriques sans réelle interaction avec la culture locale. Cette posture reflète une forme de colonialité où la langue et la culture russes maintiennent une position de surplomb sur les sociétés centrasiatiques. À l’inverse, le modèle d’ancrage local s’applique à des artistes qui cherchent à s’intégrer à la vie culturelle de leur pays d’accueil. En intégrant des pratiques culturelles locales à leurs projets, en traitant de sujets propres à la société d’accueil et en collaborant avec des acteurs locaux, ces Russes s’ouvrent à un métissage artistique qui semble transformer l’expérience migratoire en un espace de résilience.
Sonia Gavory
Les Dakh Daughters au Centre dramatique national de Normandie-Vire : refaire communauté dans l’art après l’invasion de l’Ukraine
Cet article analyse les collaborations entre le groupe ukrainien des Dakh Daughters et la metteuse en scène Lucie Berelowitsch au Préau, Centre dramatique national de Normandie-Vire, entre 2022 et 2025, dans le contexte de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. À partir de trois mises en scène, Les Géants de la montagne (2023), La Chanson de la forêt (2025) et La Nuit dans les forêts d’Ukraine (2025), il montre comment le Préau est devenu un espace d’accueil et de création favorisant les échanges culturels entre les artistes ukrainiennes, la troupe du théâtre et les publics du territoire normand. Les difficultés relatives à l’exil et à l’apprentissage de la langue du pays d’accueil, thématisées par ces créations, sont également abordées. Plus qu’un abri, le Préau a représenté une ouverture sur l’Europe pour le groupe ukrainien et leur a permis de faire entendre son combat en faveur de l’Ukraine. En somme, ces collaborations ont permis de refaire communauté dans l’art en temps de guerre, au-delà d’une visibilité ponctuelle du théâtre ukrainien en France.
Antoine Nicolle
« Réveillez-nous quand février sera fini » (Noize MC & Monetotchka) :
le souci de soi entre escapisme et éthique résistante
dans la chanson russe émigrée après février 2022
À travers l’analyse de deux chansons russes composées en exil fin 2022, Le Pays des pluies de Noize MC et Les Chambres cryogéniques de Noize MC et Monetotchka, l’article explore le thème de l’exil et de la fuite – hors de Russie, mais aussi hors du réel – compris comme lieu de débat éthique et politique de la dissidence contemporaine. Il met en lumière le processus de légitimation d’une certaine éthique oppositionnelle russe contemporaine qui, par opposition à la tradition dissidente héroïco-sacrificielle, donne droit de cité au souci de soi, tout en distinguant soigneusement celui-ci d’un escapisme égoïste et déresponsabilisant.
Liudmila Oshchepkova
Stratégies multimodales et intertextualité dans le discours antiguerre des artistes russes et leurs effets sur le public
Depuis le début de la guerre en Ukraine, de nombreux artistes russes ont utilisé Instagram pour exprimer leur opposition au conflit, en mobilisant diverses stratégies discursives : protestation explicite, réflexions sur le rôle éthique de l’art en temps de guerre et création de chansons antiguerres comme forme de protestation créative. L’intertextualité culturelle joue un rôle clé dans ces publications : citations de la littérature classique, extraits de films soviétiques ou chansons populaires permettent d’activer la mémoire collective. L’usage de dispositifs multimodaux combinant des ressources textuelles, visuelles et sonores renforce l’impact sur le public et suscite de vives réactions sous forme de commentaires. Ces commentaires forment un champ polyphonique d’évaluations allant du soutien au rejet et mobilisent des moyens linguistiques variés : graphiques, morphémiques, lexicaux, phraséologiques et syntaxiques. Cette étude analyse à la fois les formes de protestation antiguerre des artistes et les mécanismes d’évaluation sociale de ces prises de position
dans les commentaires sur Instagram.
Kateryna Tarasiuk
Trajectoires d’artistes ukrainiens réfugiés :
déracinement et enracinement,
condition d’« entre-deux » et identités transculturelles
Cet article analyse les trajectoires d’artistes ukrainiens ayant quitté leur pays après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022. L’étude repose sur des entretiens individuels menés avec quatre artistes contemporains ukrainiens – Kateryna Lysovenko, Anna Chtcherbina, Ioulia Kafìzova et Anatoli Belov – et explore la façon dont le déplacement provoqué par la guerre reconfigure leurs pratiques artistiques, leurs parcours professionnels et leurs identités culturelles. L’article s’inscrit dans une perspective postcoloniale et décoloniale et met en évidence des trajectoires migratoires souvent non linéaires, marquées par des espaces de transit – Berlin en particulier – ainsi que par des processus de reconstruction identitaire et de mise en forme artistique du traumatisme. Les parcours des artistes interviewés montrent que, malgré les difficultés matérielles et psychologiques liées au déplacement forcé, cette situation a également favorisé l’émergence de nouvelles formes de création et une visibilité accrue de leurs œuvres sur la scène artistique internationale. Les pratiques étudiées témoignent de l’émergence d’identités nomades et transculturelles, plurielles, situées dans un espace d’« entre-deux » où se redéfinissent les subjectivités artistiques.























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