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"Baïkal, couronne à l’âme russe de Pouchkine à Bezymenski"

vendredi 17 juillet 2009, par Elena Jourdan


Texte rédigé par Morgan Malie (étudiant en khâgne au lycée Camille Jullian à Bordeaux), lauréat du concours "Pourquoi j’aime la littérature russe" organisé dans le cadre du Féstival Gogol 2009 (3ème prix du jury).

Publié avec l’aimable autorisation des organisateurs du Festival Gogol.


Baïkal
Couronne à l’âme russe de Pouchkine à Bezymenski

« La lune rouge s’est levée... »
Derjavine, Le Naufrage

Le Phénix d’acier, silencieusement, se posa sur le sol humide et noir d’asphalte. Autour de lui, rien - rien d’autre que la neige blanche et la nuit du matin. Les passagers sortaient et, déjà, la longueur et la difficulté du trajet n’étaient plus que des souvenirs qui s’endorment dans le vent glacé d’un ailleurs. Comme un souffle nouveau. La neige blanche de la Russie. Je posai le pied sur ce Nouveau Monde et avançai sur cette terre inconnue qui m’ouvrait ses bras à la peau opaline. Comme celle d’une femme. Tout était blanc, tout était clair.

Dans le vaste bâtiment de l’aéroport, je m’assis à un café et commandai un thé. Le garçon ayant posé la tasse à ma table, j’observai les gens qui passaient à travers les volutes de vapeur du liquide brunâtre. Comme des fantômes brumeux, ils marchaient tous, le rythme rapide. Vers où ? Ils semblaient flotter comme des pensées du passé, errant sans but dans l’étendue dépouillée. Comme une conscience. D’abord sans les lâcher du regard, je traçai quelques lignes sur ce carnet que je ne quittais jamais depuis qu’était né en moi le besoin déchirant de sauver par les mots ce qui pouvait encore l’être, huit ans après.

Après quelques heures, je posai mon stylo, puis massai ma senestre fatiguée. Je relevai ensuite les yeux, les fit cligner pour tenter de dissiper le brouillard. Les mouvements dans l’aéroport s’étaient tus, comme ceux dans ma mémoire. Une joyeuse aurore toute rougeoyante d’espérance s’était levée, et les lieux - dépeuplés. Contemplant le manteau de neige à l’extérieur par les grandes portes de verre teintées par la brume, j’eus soudain envie de réchauffer mon corps frissonnant avec une cigarette. Extirpant mon paquet de mon balluchon, le l’ouvris. Avec dépit, constatant son vide.

Depuis huit ans, je n’étais plus qu’une ombre pâle et rougeoyante, abandonné aux valeurs mortifères d’un Occident décadent. Alcool, tabac, drogue douce, oisiveté et luxure : je menais une vie de stéréotype. Exit, tout ce qui avait fait de moi un être à part entière. Mais Pouchkine avait écrit :

« A qui pense et vit, l’impossible / Est de sans mépris voir les gens
Et vient troubler un coeur sensible / Le spectre sans retour des temps.
Celui-là plus rien ne l’enchante / Des serpents sa mémoire hantent
Le repentir est son enfer. »

Voilà pourquoi je voulus un jour régénérer mes ailes ailleurs, loin du passé et loin de l’Occident. Comme Chateaubriand qui partait pour Jérusalem avec Virgile et Homère, j’avais avec moi Pouchkine et Tolstoï – et tant d’autres ! – et Dostoïevski au fond de l’âme... J’errais comme un personnage de Gorki, réprouvé par ce que je ne pouvais plus appeler mes semblables...

Baillant, j’aperçus à quelques mètres une jeune femme, assise avec droiture à une autre table. Avec grâce et sobriété, elle reposait sa propre tasse de thé. Je constatai que la mienne était froide. Me levant avec lourdeur, je m’approchai d’elle et lui demandai si elle avait du tabac. Elle leva ses yeux… Un regard empli de flammes vives et douces, couleur réminiscence...

Je secouai la tête et entendit sa réponse. Elle n’avait pas de cigarettes, mais elle allait me mener jusqu’au tabac le plus proche. Se relevant et rassemblant ses affaires, parmi lesquelles un cahier de dessin qu’elle referma, dissimulant les mots et les images qu’elle y avait gravés, elle rajusta son manteau, son écharpe, je fis de même avec mon cache-col sanguin, et elle me guida. Nous prîmes le bus, parmi le silence des usagers, jusqu’au centre-ville de Saint-Pétersbourg.

J’achetai un paquet rouge vif aux enluminures dorées de Rousski Stil et jetai celui de mes Davidoff dans la neige, qui accueillit cette tache sang de bœuf. Otant mes moufles à la fourrure noir encre, j’ouvris rapidement le plastique et saisit une cigarette entre mes doigts qui commençaient déjà à gercer sous la morsure du vent. Puis je tendis la boîte cartonnée à la jeune femme slave. Elle refusa d’un geste poli de la main, avec un sourire.

Je discutai avec la jeune femme. Elle semblait avoir une vingtaine d’années, pas plus - presque une enfant, pensai-je. Cela ne faisait pourtant que vingt-huit ans que j’arpentais la vie et ses rocailles terre de Sienne. Elle me dit habiter à Irkoutsk, près du lac Baïkal. Baïkal… Ce lac dont on parle tant… J’eus soudain l’envie de constater par moi-même sa beauté… Ce nom… Qui me rappelait, sans raison… Je lui mentis et lui dis que je devais m’y rendre aussi. Elle me regarda avec méfiance. J’inventais une histoire, des amis russophiles qui m’invitaient… J’y mis les mots et la rhétorique. Elle se détendit. Je lui demandai son nom. Je frémis en entendant la première syllabe, ces consonnes, cette voyelle… Nadia me sembla l’un des plus beaux prénoms du monde. Elle demanda le mien.

« M. », dis-je.

La discussion nous inspira l’idée de voyager quelques temps ensemble. J’avais évoqué ma passion – si un occidental peut savoir ce qu’est la passion ! - pour la culture russe, et elle m’avait proposé de nous promener autour de quelques monuments d’ici et de Moscou. En prenant le train de nuit, nous pourrions y être dès le lendemain matin. Nous prîmes le chemin de la gare.

Il m’est difficile de transcrire ce que l’on ressent en traversant Saint-Pétersbourg, cette ville bâtie pour singer un singe – l’Occident – et qui paraît pourtant si russe... Il ne faisait pas si froid que l’occidental que j’étais l’avait cru de prime abord. Peut-être parce qu’il n’y avait pas de vent, cvent frais qui embrasse et qui mord... Nadia me montra la Néva gelée. Je me penchai par-dessus la rambarde pour tenter d’observer la glace, mais le fleuve était déjà recouvert par une neige qui ne disparaîtrait qu’au printemps. Dépité, je me redressai et pensai au Baïkal, ce fabuleux Baïkal qui s’offrirait à mon regard tôt ou tard… Nous reprîmes la marche. Nadia me demanda pourquoi j’avais si peu de bagages en désignant mon petit sac à dos quasiment vide, juste quelques affaires de toilette. Je voulus lui expliquer que j’essayais aussi d’abandonner un lourd fardeau qui me pesait depuis huit ans, trop longtemps, qui m’empêchait de vivre, que je venais chercher une autre existence, tout refaire, tout reconstruire, tout rebâtir, comme une cathédrale que l’on érige sur des ruines. Elle fronça les sourcils. J’allai répéter, mais je venais de comprendre : pour la première fois, je lui avais parlé en français, ma langue originelle, le dialecte de mon passé. Je haussai les épaules. Elle observa un moment la pointe des bâtiments, songeuse, et nous reprîmes la route.

Nous prîmes le train pour Moscou. Quelques heures de trajet, une nuit parmi les fantômes immobiles. Et avec Nadia. Ses yeux tranquilles et animés, comme ceux d’un enfant qui observe le monde avec candeur et espoir. Comme un fleuve flamboyant qui parcourt les terres. Nous nous assîmes, l’un en face de l’autre. Le train démarra. Très vite, je sentis la fatigue venir. Bercé par le regard de Nadia et par les doux cahots sur la voie ferrée, je me laissai aller à la somnolence…

Un décor blanc. Angélique et lumineux. Immatériel. Deux silhouettes écarlates, un homme, une femme, se rapprochent et s’unissent, se fondent subitement l’une dans l’autre sur des draps immaculés qui accueillent la figure rubis. Tableau fugitif. Second plan, soudain, comme des photographies jaunies que l’on fait défiler entre des doigts tremblants par le souvenir. Les corps ardents se sont séparés. L’étreinte a pris fin. La forme féminine recule lentement, fébrilement, tristement. Chute dans un néant infini et éternel. L’autre – moi – avance soudain, tend une main vers l’abîme. N’ai que le temps de voir disparaître le visage auréolé de feu. De vie. Ces traits si semblables à ceux de Nadia… Les miens déjà, ainsi que mon corps et mon être, perdent leur chaleur, jusqu’à ne ressembler plus qu’à une braise sombre et mourante.

Fin de la torpeur. Le rideau du cauchemar tombe pour en révéler un autre plus obscur, couleur d’opéra. Je rouvre les yeux. Cligne. Le regard embrasé de Nadia est posé sur moi, silencieux. Elle semblait s’amuser de ce battement de mes paupières, ce tic né avec mes insomnies, huit ans auparavant. Mes lèvres se crispèrent en un sourire faible et douloureux. Elle demeura comme songeuse un instant, puis détourna la tête vers le ciel. Quelques minutes plus tard, nous arrivions à Moscou. Une nuit de moins avant le Baïkal…

Nadia me mena à un restaurant rapide. L’idée me rebuta de prime abord : le rougeâtre des paquets de frites Mac Donald’s que j’essayais de fuir, cette décadence occidentale se répandaient-ils partout, fatalement, même ici, en Russie, dans cette Russie dans laquelle je croyais trouver un nouvel univers loin de ces inepties ? Mais même cet avatar méprisable se trouvait glorieusement travesti dans ce royaume froid. Ici, c’était de vrais plats russes que l’on proposait, Pirojkis et compagnie. Je savourai ce goût du renouveau sous ma langue. Nadia semblait s’amuser de ma gloutonnerie. Je contemplai son visage dans lequel brillait un foyer d’espoir dans le futur. J’eus un bref moment l’impression d’y voir scintiller un drapeau rouge, vif et agressif, cette faucille et ce marteau qui avaient portés tant d’hommes et de femmes qui rêvaient de réaliser un rêve, illusoire peut-être, mais un rêve. Le rêve.

Nous sortîmes. Il devait être onze heures du matin. En traversant les longues rues blanches à travers le cortège de la foule, Nadia me montrait les monuments… Les cathédrales aux cimes enluminées… Les vieux quartiers que le gouvernement cherchait à circonscrire pour les détruire, disait-elle, emplie de regrets… Les bâtiments… Les choses… Pourtant, tout inclinait à l’occidentalisation – hélas ! Moscou, rongée par les ronces amères et meurtrières du capitalisme qui phagocytent l’âme – et l’âme russe, surtout ! Songer que la Russie a perdu la troisième guerre... Je m’en lassai finalement, préférant aux paysages trompeurs les expressions de ma belle russe, si belle… Son regard… Cette promesse du Baïkal dont les reflets devaient sembler bien pâles à côté de ceux qui miroitaient dans ses yeux…

Le soir, après avoir fait quelques courses en la compagnie de cette étoile, mon Aldébaran, je découvris le Transsibérien. Une machine imposante, comme un vaisseau d’argent qui traverse les terres enneigées.

Pendant les trois jours que durait le voyage, nous regardions souvent le paysage. Il me semblait y voir le passé de Nadia, celui que l’on percevait dans le fond de son regard, dans les traits de son visage. Ses boucles pareilles au cristal marin – dans l’éblouissement de ses vagues qui roulent au fond d’un inconnu lointain... Ce passé qui était celui de la Russie… Ce sang qui avait tant coulé pour un rêve de bonheur, pour une grande illusion… Cet espoir… Nous écrivions parfois, chacun de notre côté. Elle dessinait. De jolis dessins d’un ciel rempli d’étoiles, scintillantes comme son aura angélique... Mais le paysage ! Du blanc, du blanc ! Et sur ce blanc imprimé, le souvenir des mille poètes... Toi mon pays, mon pays natal – la course folle du cheval – au ciel le cri des troupes d’aigles – la voix des loups dans la plaine – je te salue, ma patrie ! - je te salue, forêt infranchissable ! - le chant du rossignol à minuit – le vent, la steppe et les nuages !... Il n’y a plus rien à décrire après ces mots ; il faut admirer.

Nous tentions de discuter, aussi. Le deuxième jour, à la lueur amoureuse d’une bougie, nous faisions des croquis pour essayer d’expliquer ce que nous ressentions, nos pensées. Peine perdue : nos références étaient trop éloignées pour que l’on puisse se comprendre réellement. Je crois juste que l’étoile portait la même symbolique d’espoir pour chacun de nous. Mais celles que je traçais au crayon étaient grises. Les siennes étaient déposées par une mine jaune, éclatante, lumineuse. Un jaune vivant. Songeur et envahi par la mélancolie, je soufflai. La flamme de la bougie vacilla, puis s’éteignit.

Le troisième jour, quelques heures avant la fin du voyage en train, je regardai une dernière fois les paysages blancs défiler. Et je jetais de temps en temps des coups d’œil en direction de Nadia qui souriait en observant le ciel. Entre Nadia Mikhaïlovna et moi régnait le même abîme, me semblait-il, que celui qui s’étend entre la neige et la pierre, le même que celui qui apparaît entre les nuances du drapeau rouge et du rideau sombre du théâtre. Le néant face à l’espoir. Le Transsibérien s’arrêta finalement et nous sortîmes dans le froid polaire.

Chaudement habillés, nous nous rendîmes sur le lac Baïkal après avoir pris un petit train rapide. Enfin… Ce Baïkal que j’avais tant attendu, ce Baïkal que j’avais considéré comme le symbole glorieux d’un renouveau, d’un printemps qui renaît au cœur de l’hiver froid de mon existence, de ma radieuse résurrection, après… ! Nous posâmes le pied sur la neige et la glace qui craquait sous nos pas, comme des os blancs. Au milieu du lac, enfin… J’ouvris les yeux.

L’hiver russe… Sur le lac Baïkal, je ne voyais nulle trace du ciel de brume des soirs d’hiver de Pouchkine. Aucun infini. Aucune merveille. Aucun miracle… Qu’était-il, ce Baïkal ? Finalement… Une immense mare d’eau gelée, rien d’autre. Un mélange âcre de mélancolie et de vide. Je jetai un œil sur le visage de Nadia. Elle souriait, semblant savourer la sensation du vent froid qui agitait ses cheveux, son écharpe rouge vif. Que voyait-elle, elle, émerveillée, dans cette étendue de glace ?

Je m’assis sur le grand étang. Enlevai mes gants. Plongeai mon visage entre mes doigts déjà rougis. Nadia me passa le bras autour du cou, s’approchant de moi. Je sentis pour la première fois le contact de sa peau sur la mienne. Si douce… Si belle… Je répondis à son regard interrogatif et implorant. Je lui racontai tout. Comment j’avais rencontré Nadège, dix ans auparavant. Comment nous avions vécu un bonheur immense pendant deux ans fabuleux. Combien je l’avais aimée ! Combien nous avions nourri d’espoirs, de feux dansants qui devaient brûler pour toujours, pour l’éternité, sans fin... Et surtout... Comment… Nous nous embrassions… Sans voir… La voiture… Ce chauffeur ivre… Je l’avais cherchée, Nadège… A terre… Elle se relève… Vivante ! Et… Les flammes déchirantes et assassines… La voiture qui prend feu… Hurlement de douleur… Son visage défiguré, qui retombe, inerte… Si vite… Si terrible… Ce sang sombre qui coule, comme la mort de tout espoir, comme la mort de tous mes espoirs… Nadège ! Huit ans ! Huit ans que je ne vivais plus ! Huit ans… Et elle, Nadia, au même prénom d’espérance, au même éclat dans le regard ! Si ressemblant…

Ah ! Comme il m’était doux / De regarder ses yeux / Des yeux emplis / D’amoureuses pensées !
Et ces yeux clairs sont éteints, et dort d’un sommeil de tombe / La belle jeune fille !

Je pleurais… Elle me serrait dans ses bras. Je savais qu’elle n’avait pas compris mon récit, mais elle ressentait ma souffrance… Mais Dostoïevski seul peut transcrire ce que ressent l’homme seul et étranger ; Nadia n’avait jamais été si proche de moi… Et pourtant… Elle était si loin… Comme cette Nadège que je ne suis jamais parvenu à oublier…

Nous quittâmes le lac Baïkal. Nadia m’amena chez elle. Dans la datcha de ses parents se côtoyaient trois générations et une abondance de sourires… Les enfants cessèrent de jouer pour m’accueillir à grands renforts de salutations enjouées. Son père, sa mère et les parents de ce dernier m’embrassèrent tous. Nadia discuta avec eux dans cette langue rapide et trouble qui était la sienne, dont je ne comprenais que quelques mots à la volée. Puis un homme ouvrit la porte, le visage affable et doux, et Nadia se jeta dans ses bras. Son mari lui caressa le ventre et je compris qu’elle aurait bientôt un enfant. Une famille unie, joyau dans tous les mondes, joyau en Russie, pierre philosophale en Occident – vieux rêve, vieille chimère ! Je n’étais pas à ma place. Après avoir salué et remercié pour le thé qu’on m’avait offert, je repartis.

Sur le lac Baïkal… Je n’étais pas chez moi ici. J’étais comme dans un rêve, mais ce n’était qu’une chimère, justement. Ce monde n’était pas le mien, mes maigres racines étaient ailleurs. Nadia n’était pas Nadège. Mes racines… Comme les jambes frêles et pâles de Nadia s’ancraient dans la neige rougie par le passé de la Russie pour mieux l’aider à avancer, suivant une étoile qui lui servait de guide, un idéal, les miennes baignaient dans la terre sombre de mon passé et de mon pays. Plus d’idéal chez nous ; un tout est vanité s’est fixé en nos coeurs comme un рак – une écrevisse – ou un cancer. Un cancer contagieux ! ... Pourtant, ce que Saint-Pétersbourg avait refusé ; ce que Moscou semble tant avoir perdu ; ce rêve mythique que les mots des grands auteurs de là-bas – seuls ! - parviennent encore à nous permettre de sentir dans les paysages – je le voyais – mais dans Nadia seule, comme s’il s’était enfoui, inaccessible, derrière les yeux de la femme russe, cet idéal – l’âme russe – la russité ! ... Et entre cette lune rouge et l’Occident – il n’y a pas plus grand раскол...

La guerre froide n’est pas terminée ; mais ceux qui croient encore au vieux rêve se cachent ; attendent ; espèrent... Ils sont quelques-uns encore, éparpillés à travers l’empire de la Pieuvre ; ils sont quelques-uns à haïr – et à comprendre encore la grandeur de l’âme russe, ce jardin fertile dans lequel rejailliront mille fruits ; ils sont pourtant tous devenus nihilistes ; mais puisque tout est vanité, ils ont choisi le seul moyen de rendre notre séjour supportable – tout en restant humain.

Je rentrai en moi. Je rentrai chez moi. Du regard pourpre de Nadia, je ne gardais qu’une chose, une seule chose, fragile, puissante : la rage de bâtir de nouvelles cathédrales. Comment oublier Bezymenski malgré tout, le cri unique de la foule que notre jeunesse n’a vu que sur des vidéos... « Ce monde, nous, nous allons le refaire ! » ; mais peut-on refaire les mondes brûlés ? Горе, горе, горе...

* * *

Sous la douceur des fantômes de cotons qui volettent au gré des brises et des bourrasques, sous les étoiles et leurs mains tendues comme celle du Passeur qui amène le voyageur solitaire vers un autre monde en le gorgeant d’espoir, sous les constellations qui paraissent toujours tellement inaccessibles et que mon regard cherche - et auxquelles il revient toujours, comme celui d’un homme en quête des chimères illuminées de vie, les seules qui le portent finalement, filles d’un rêve essentiel et transcendant le cercle éternel des minutes mourantes - , sous tout cela, minuscule, au milieu des terres enneigées sur lesquelles dansent les brumes hivernales, la peau empourprée de froid et de félicité - j’errais.

Cette terre est faite d’espoir et d’horreur. Sa beauté porte les hommes et déchaîne leur monstruosité. Tes appels, tes invocations, sont autant de drapeaux rougeoyants qui montre le chemin d’un univers qui ne semble jamais se révéler. Le feu de tes doigts, du coeur de celui qui t’a aimée et t’aimera toujours - celui qui se veut révolutionnaire - , ces flammes unies détruisent les barricades ennemies, les adversaires, les peurs et les doutes. Mais elles finissent par se consumer quand la révolte face à la condition humaine s’achève, échec, pitoyable mouvement finalement si vain puisque rien n’a changé après tant d’erreurs de la part de l’homme. Seul son coeur se répand en cendres qui s’envolent vers nulle part.

Toi, tu continues de porter en ton sein, sous la couche épaisse de la neige mordante, tes espérances. Et tu emportes au lointain le pont de lumière et le monde meilleur vers lequel il aurait dû laisser ce lien magique. Tu affectionnes le paradoxe et tu refuses la demi-mesure. Toujours, l’homme regrettera de ne pas avoir mis encore plus de volonté pour préserver ce pays blanc et rouge. Ce pays qui exige la liberté malgré les chaînes d’acier qui entaillent les chairs des membres de chaque être ; on a voulu te la donner, mais chacun ne rend que plus esclave ce qu’il veut rendre libre... Pardonne-moi de n’avoir rien pu faire - mais je le paie du sacrifice de ce qui me restait de vie, aujourd’hui. Tu as conçu les fois les plus vives et taché de sang noir toute l’histoire d’un monde. Terre d’espoir et d’horreur...

Mais elle est loin , maintenant. D’autres voyageurs erreront sur sa peau blanche - mais pour moi, elle n’est plus qu’un triste et regretté souvenir. Le vent qui caressait mon corps en un baiser et une morsure s’est enfui à l’heure du crépuscule. Où t’es-tu évanouie, ma terre de vie et d’espoir ? J’ai marché si peu de temps sur tes chemins blancs, j’ai si peu combattu pour toi. Pensée de l’ailleurs, où vogues-tu ? Tu ne m’as laissé qu’un désir, celui de tout recommencer, recommencer la marche, recommencer la lutte, rebâtir tes monuments sur le sol instable et périlleux. Comme les anciens révolutionnaires qui ont voué leur vie à la Russie, je veux donner la mienne pour toi, terre de neige.

Ce vent froid qui embrasse et qui mord... Un pays enneigé et brûlant de vie. Un pays de vie. Des pays semblables au fond d’eux. La passion de la Russie et l’amour d’une femme...

Songer aux brumes de Russie / Où tant j’ai souffert, tant aimé / Qu’est resté mon coeur inhumé...

enfer - ... mais tout cela souvent confère - Du charme aux choses que l’on dit



Une église dans la région de Tver. Photo Philippe Comte, été 2004.


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